La politique et ses hommes de paille

Savez-vous ce qu’est un homme de paille?

From Haiti, or From Central-Western Africa. Fetish object of power, or magical substitute for an enemy through which sorcery is conducted.

Le mot a plusieurs sens, évidemment. Au-delà du sens littéral, d’un homme fait en paille, comme l’épouvantail ou les petites poupées en paille africaines (ou voodoo) qu’on voit certains ramener au pays comme des souvenirs, il a aussi un sens en rhétorique ainsi qu’un sens au niveau des relations publiques(0). En rhétorique, un homme de paille est une version truquée, amoindrie, affaiblie d’un argument adverse qu’on s’amuse à défaire devant un auditoire, de manière à rendre notre réfutation de la position adverse plus convaincante en apparence. Sinon, un homme de paille est un homme qui prête son nom à un autre, à ses gestes ou à ses écrits pour que celui-ci puisse agir sous le couvert de l’anonymat. On pourrait-dire un prête-nom(1).Pourquoi alors parler d’hommes de paille? Aujourd’hui, le moment où j’écris (17 mars 2011), et non le moment ou je publierai, un collègue m’a fait part d’un curieux phénomène. Plaçons le contexte: nous étions en train de parler de politique et d’élections, lors d’un de nos repas hebdomadaires du jeudi. J’avais beaucoup à faire, dont une présentation (toujours pas finie: c’est sûrement la source ou le repousseoir de la procrastination qui me permet de rédiger en ce moment…), et j’avais joué avec l’idée de ne pas diner avec les autres membres de l’équipe pour éviter de prendre plus de temps qu’il ne faut pour cela. Mais quelques principes anthropologiques enfouis dans mon crâne m’ont rappelé l’importance de partager des repas pour tisser et maintenir des liens, et en tant que stagiaire je me suis dit qu’en aucun cas je ne pouvais me permettre d’être excentrique face au cercle social de l’équipe (ma directrice, elle, dine à part).

Epouvantail de paille. Decoratif.

 

 

 

 

La discussion a tourné autour de la politique (on déposait ce jour là le budget provincial après tout…) Après que j’aie fait un commentaire à propos des élections (qu’il s’agissait, pour les Athéniens, d’une structure favorisant l’oligarchie, puisque seuls les riches ont l’occasion de faire la campagne électorale et développer le réseau social nécessaire à la victoire au suffrage…), un collègue m’a relancé l’idée que j’avais abordée lors d’un autre de nos diners entre collègues, que la démocratie requiert beaucoup plus qu’un simple exercice de vote et d’élections pour être plus qu’une parure et pour être un réel mode de vie qui politise le citoyen. Il a simultanément évoqué la motivation que plusieurs ont de « gagner » leurs élections, qui les empêche finalement de voter pour un candidat d’un parti qu’ils perçoivent comme incapable de gagner. Ce commentaire m’a suscité une loggorhée.

« C’est étrange, l’existence de cette impression qu’il faut gagner ses élections. Vraiment, ces gens en tirent-ils autre chose que la possibilité de répondre, le lendemain, « Oui! » à la question «As-tu gagné tes élections?». Il s’agit d’un statut purement nominal pour la grande majorité des électeurs, qui ne sont pas des militants et qui n’ont pas tant investi dans le processus démocratique. Qu’ont-ils gagné? Un billet qui dit gagnant. Pour les candidats, ainsi que les militants, ces mots (gagner ses élections) ont peut-être une réalité, ancrée dans une pratique avec ses risques, ses investissements et ses engeux. Mais la phrase s’écoule des bouches de gens d’un peu partout dans notre société, débordant largement du bassin démographique des politiciens et de leur entourage. Il doit y avoir une explication pour cette compréhension des élections, non? »

J’ai énoncé cette interrogation, puis j’ai avancé l’hypothèse que ce devait être une survivance d’une attitude tout à fait logique.

« À une certaine époque, un candidat faisait du porte à porte, connaissait son électorat, échangeait des idées avec les citoyens sur les projets à venir et les besoins de la communauté, et un vote se gagnait en proposant une solution à un problème réel. Le retour d’ascenseur se faisait entre l’élu et l’électorat. Chaque convaincu pouvait traîner aux urnes son réseau familial et social à voter dans le même sens, pour des raisons semblables. Ainsi, gagner ses élections voulait dire qu’un élu nous ayant fait des promesses et défendant des projets avantageux pour nous, ou derrière lesquels on veut se rallier, avait été élu, grâce non pas seulement à notre vote, mais à notre travail mobilisateur. La distinction entre politicien, militant, et simple électeur était réellement une question de degré. Je crois que c’est de cette époque que doit venir la dernière utilisation sensée de la notion de «gagner ses élections» par des particuliers. Sensée, parce qu’on gagnait autre chose qu’une victoire nominale, mais des avantages probables. Aujourd’hui, le retour d’ascenceur ne se fait que vers les entreprises(2), et non pas vers les particuliers. »

« Une époque qu’on nomme aujourd’hui la grande noirceur, ou les politiciens offraient des frigidaires aux gens ayant «gagné leurs élections» pour eux » me rappela mon interlocuteur plus âgé, avec beaucoup de connivance et de complicité et non pas de la condescendance. Il s’attendait à ce que je sache de ce dont il parlait. C’était le cas. Mais c’est la suite qui m’a incroyable surpris, et que je tenterai de reproduire ici.

« À l’époque de mon père, le soir des élections, une fois que le total des suffrages était suffisamment compilé pour qu’on connaisse l’identité du gagnant, et qu’il avait été annoncé, les supporteurs du camp gagnant s’en allaient sur les terrains des supporteurs connus du camp perdant, et y brûlaient un homme de paille devant leur maison. » « Pour les intimider parce qu’ils avaient perdu leurs élections? » demandai-je au-travers de ma surprise. « En fait, pour leur montrer qu’ils étaient un homme de paille ». « C’est incroyalbe! On dirait un véritable rituel païen en plein dans l’époque la plus religieuse du Québec! C’était à quelle époque au juste? » « Au début des années 50. » « À la fin de l’ère de Duplessis donc… Et c’est ton père qui t’a raconté ça? » « Oui. » « Et s’était-il fait faire le coup lui-même? » « Oui » « Ah le barbarisme de l’Abitibi » entonna un autre collègue, et le sujet passa à autre chose.

Quelques associations cognitivo-phenomenologiques

 

Effigie en feu au Festival "Burning Man" en Californie

Vous comprenez peut-être maintenant ma surprise, mon étonnement, mon excitation, et la stimulation intellectuelle subséquente. Je me suis attardé sur deux idées: la phrase « En fait, pour leur montrer qu’ils étaient un homme de paille », et le fait que ce n’était aucunement la première fois que j’entendais parler de brûler des hommes de paille.

Phénoménologiquement (3), la première chose qui m’est venue à l’esprit est le film Wicker Man avec Nicolas Cage. Ce film de pietre qualite, fortement raille par la critique mais que je me suis quand meme fait un plaisir d’ecouter, met en scene un policier (Nicolas Cage) qui apprend qu’une femme avec qui il eut une aventure vient de deceder, et que le fils qu’il a enfente est maintenant orphelin. Il doit se rendre dans la communaute religieuse elusive et traditionnaliste ou habitait la mere de son fils, au large des Etats-Unis. Il y retrouve une secte religieuse de feministes extremiste d’inspiration celtique, dont l’antiquite des rituels et leur mode de transmission n’est pas sans rappeler “The Lottery” de Shirley Jackson.

Dans cette histoire, dont la recette est la transposition d’un rituel ancien et violent dans un temps contemporain et un milieu familier, tout un village de 300 personnes se ruent vers une place publique ou se deroulera une lotterie. Pour s’y preparer, chacun accumule autant de roches et de galets dont il est capable, chacun contribuant selon sa force, le sourir aux levres. Au premier tour du tirage, la mere de la famille Hutchison s’ennorgueillit que sa famille ait eut l’honner d’etre selectionnee, et qu’elle ait la chance de tirer le papier du second tour de la lotterie. Lorsque son nom apparait sur le papier qu’elle tire, par contre, son visage affiche l’horreur au meme moment que ses enfants lui lancent des pierres. Elle est lapidee, sacrifiee pour redonner a la nature ce qu’elle a donner a l’homme et guarantir pour cette annee le retour a la avie des champs de paturage et l’arrivee du printemps. La tradition proviendrait de l’ancien continent, l’Europe dont venait les ancetres des villageois. Elle aurait ete transmise (si je me rappelle bien de cette histoire lue il y a 10 ans maintenant) en meme temps que la boite dans laquelle on garde le texte sacre qui accompagne le rituel ainsi que les noms dont on fait le tirage. L’horreur provient non seulement de la brutalite du rituel, mais de la realisation que Mme Hutchison etait excitee quant au prospect que la victime sacrificielle proviendrait de sa propre famille. Quel honneur de tuer un de ses enfants ou son mari pour guarantir la recolte! Ce n’est que face a la possibilite de sa propre mort qu’elle deroge de l’atmosphere festive pour rentrer dans son role de victime sacrificielle et de manifester la peur de sa vie.La peur pour sa vie. La derniere peur de sa vie.

Le sort du personnage de Nicolas Cage ne sera guerre meilleur. L’ensemble de sa seduction par la mere de son fils des annees auparavant, tout comme la lettre qu’il a recu concernant sa mort, ou la disparition subite de son fils sur laquelle il enquete en arrivant sur l’ile, ne sont en fait que des morceau d’une mise en scene incroyablement elaboree pour un rituel sacrificiel tout aussi complexe. Les hommes exterieurs a la communaute fournissent ainsi simultanement un geniteur pour maintenir une certaine diversite genetique, et une victime sacrificielle simultanement exterieure (nouvelle) et interieure (lien de sang etrangement necessaire) a la commune agricole reclusive. Le sacrifice agricole printanier de Nicolas Cage le verra bruler vivant dans un homme de paille (wicker man) geant dont il sera prisonnier. Le tout semble suivre une logique parfaitement acceptee par l’ensemble des membres de la communaute, qui font la fete lors du sacrifice.

Wicker Man. Sacrificial wooden statue from the 1976 Film of the same name.

Le film recent et bidon de Cage n’est que la reprise d’un film plus ancien datant de 1976 qui a su s’attribuer un meilleur succes crtique et un statut de filme culte (!). Il me reste encore a l’ecouter. Voici un bref Synopsis (en anglais):

“The Wicker Man is memorable for it depicts a Scottish island, Summerisle, which has returned to the old pagan religion, abandoning Christianity. When its crop of apples fails in the summer of 1972, it lures a Christian policeman to the island, to sacrifice him to the solar deity, to appease them, so that the crops will be successful in the summer of 1973.”(Source)

L’auteur de cet article, Philip Coppens, avance que l’inspiration principale pour le rite paien depeint dans le film etait le livre de George Frazer, The Golden Bough, classique d’anthropologie de l’ecole mythe-rituel. Ce livre tente de retracer les elements communs les plus generaux, et potentiellement les plus anciens, de toutes les pratiques religieuses. Son hypothese de travail est que toutes les religions derivent de cultes de la fertilite (Wikipedia). Le livre de Frazer (version HTML ici) comprend une section dediee a l’acte de bruler des hommes ou des effigies dans des rituels estivaux (voir plus bas). Pour Philip Coppens, le policier est sacrifie comme representation du roi (il est le representant de la loi), comme fou (manipulable et hors-normes puisque etant chretien), et comme vierge (pas de sex premarital!). Il est un substitut pour le roi. Coppens compare ceci aux gens qui brulent les drapeaux, symboles d’une nation sur laquelle ils aimeraient bien avoir du pouvoir. Il insiste aussi sur le lien intime et symbolique entre le soleil et le feu, le soleil etant la source de l’abondance agricole puisqu’il nourrit les plantes, un sacrifice par le feu remplit particulierement bien cette fonction: “The fire festivals use fire to fulfil the symbolic functions that mirror the effects of the sun; in particular, they focus on fertilization and growth. Leaping the bonfire (and, in the process, exposing one’s reproductive organs to its flame) is widely held to promote fertility, as can also be seen in the movie.

Frazer n’est pas le premier a attribuer aux celtes cette pratique. Jules Cesar disait des Celtes que leurs druides avaient de nombreuxses responsabilite religio-magiques, dont celle d’officier les rituels, dont un cas etait le torchage de l’Homme de Paille: “He also claimed that they were responsible for officiating at human sacrifices, such as the wicker man burnings.”(Wikipedia) Mais que representee-t-elle, quelle est la logique de cette pratique? Frazer parle autant des sacrifices humains dans les festivals du feu que des torchages d’effigies.

“As the fires are often alleged to be kindled for the purpose of burning the witches, and as the effigy burnt in them is sometimes called “the Witch,” we might naturally be disposed to conclude that all the effigies consumed in the flames on these occasions represent witches or warlocks, and that the custom of burning them is merely a substitute for burning the wicked men and women themselves, since on the principle of homoeopathic or imitative magic you practically destroy the witch herself in destroying her effigy. On the whole this explanation of the burning of straw figures in human shape at the festivals is perhaps the most probable.”(4)

Donc, hypothese-1, bruler des effigies d’hommes, des hommes de paille, sert de substitut au violent sacrifice humain afin d’atteindre les memes objectifs. Mais Frazer avance egalement l’hypothese 2, que ces effigies ne sont pas necessairement celles d’un vilain mais possiblement de la mort elle-meme, qui passe en hiver, et semble retraiter au printemps pour laisser place a la vie. Insaisissable, non-materielle, comment agir sur la divinité? Ces effigies servent a tuer symboliquement la mort au printemps et de lui voler son pouvoir sur nos vies. Elles sont des oeuvres d’art intentionnellement temporaires, à destinée sacrificielle. C’est du “empowerment” des victimes du cycle des saisons, afin qu’ils se sentent maitres du cycle et qu’ils ont un pouvoir dessus. C’est en même temps une rationalization de celui-ci.

“For the effigies so burned, as I have already remarked, can hardly be separated from the effigies of Death which are burned or otherwise destroyed in spring; and grounds have been already given for regarding the so-called effigies of Death as really representatives of the tree-spirit or spirit of vegetation. Are the other effigies, which are burned in the spring and midsummer bonfires, susceptible of the same explanation? It would seem so. For just as the fragments of the so-called Death are stuck in the fields to make the crops grow, so the charred embers of the figure burned in the spring bonfires are sometimes laid on the fields in the belief that they will keep vermin from the crop.”(4)

Un petit epouvantail dans le champ de mais quelqu’un? Frazer identifie la richesse symbolique de l’ensemble des ces pratiques, ou alternativement on brule sur la place publique (le lieu rituel) un homme en sacrifice humain, ou une effigie d’un homme, ou l’effigie d’un Dieu, soit le dieu de la mort ou celui de la vegetation (fertilite, vie), toujours construite à parti de matières vegetales  mortes (pour la vie qu’elles representent autant que pour leur combustabilite nécessaire), et parfois c’est un arbre vivant lui-meme qui est sacrifie pour le bien de tous (comme le sapin à noël pour celebrer la naissancee symbolique de Jesus, sauveur de l’humanite, en meme temps que le solstice d’hiver, qui marque le retour du soleil (l’allongement des journées)). Son mode d’argumentation dans la comparaison des variances rituelles est que la substitution d’un objet rituel par un autre entre les differentes versions du même rituel nous indique les equivalences symboliques que ces objets rituels partagent, et nous indiquent le sens qu’elles representent. Mais leur nature commune, en tant qu’objets rituels, est donc toujours celle de representation symbolique et de substitut.

Le present

Mais a quoi bon mentionner et evoquer ces vieux rituels paiens? Vous avez raison. Jetons un peu un coup d’oeil au present. L’association des druides du Quebec associe l’histoire du neo-druidisme a l’histoire de la franc-massonerie au Quebec, debutant vers 1752. Chez les franc-massons, des groupuscules neo-druidiques pratiquaient simultanement les rituels et ceremonies des deux ordres, deux formes de contestations de la domination ecclesiastique sur la societe et les hommes. Ce nouveau mouvement religieux a donc une certaine histoire. Avec Burning Man aux Etats-Unis, des jeunes de Baker Beach qui faisaient des feux de camp l’ete sur un terrain prive, incluant la combustion d’un homme de brindilles de bois, ont modifie leur rituel une annee afin d’inclure une immense communatue toujourds grandissante de plusieurs milliers de personnes. C’est probablement le rituel paien le plus pratique aux Etats-Unis. Sa tenue provoque la creation d’un village temporaire, Black Rock City. Son Createur, qui initia la pratique au grand publique en 1986, nie s’etre inspire de rites paiens. “Harvey swears that he did not see the movie The Wicker Man until many years later, so it played no part in his inspiration. Accordingly, rather than allow the name “Wicker Man” to become the name of the ritual, he started using the name “Burning Man”.” (Wikipedia). Des torchages a l’image de Burning Man ont lieu entre Edmonton et Calgary, en Alberta, selon le meme article. La version francophone de l’article mentionne egalement les Bruleurs de Montreal, mais je ne peux avoir de confirmation s’ils font brûler des Effigies au Québec ou si ils se rendent en groupe à Burning Man en Californie.

Black Rock City vue par image satellite lors du festival Burning Man. L'Effigie en bois se trouve au centre.

Archéologue (un blogue d’archeologie) documente le travail de l’artiste Claude-Henri Bartoli, qui construit des Totems et les brule selon son interpretation d’une pratique des autochtones d’Oceanie (Nova-Esperanza). L’auteur compare cette pratique de creation de statues à fonction rituelle qui auront une durée de vie temporaire aux statues faites en Inde à l’effigie de la déesse Saraswati, puis jetées au Gange. “En Inde, les effigies des processions participent au cycle des morts et des renaissances. ” Encore plus intéressantes encores sont les pratiques Europeennes que Catherine-Alice Palagret, auteure du billet, y associe:

“En Espagne au mois de mars, ont lieu les Fallas de Valencia. D’immenses pantins de carton-pâte peints de couleurs vives représentent des personnalités d’une manière souvent satirique ou osée. Les figures sont installées au coin des rues pendant quatre jours puis ces oeuvres éphémères sont brulées pour la plus grande joie du public. C’est un adieu à l’hiver. Jadis à la fin du carnaval, on brûlait le bonhomme Hiver. A Nice on brûle Sa Majesté Carnaval.”

Vah Europe, un autre blogue, documente des pratiques printanières qui ont encore lieu dans les pays slaves. “Selon la croyance des anciens slaves, le printemps arrive plus vite si l’on brûle et noie dans la rivière une figurine féminine de paille, représentant la déesse Morena qui symbolise tout le mauvais : les maladies et l’hiver.” Brûler de la paille au printemps semble encore être de mise un peu partout pour célébrer le cycle du monde, la communauté autant que les traditions, et peut-être les croyances elles-même aussi.

Le Québec moderne

Mais on n’a pas besoin d’aller en Europe ni très loin par ailleurs pour trouver des survivances de rites “païens”(5) dans la culture contemporaine. Et si notre but est d’expliquer ou de comprendre ce qui s’est passé en Abitibi lors des éléctions des années 50, on a intérêt à chercher moins loin.
La fête nationale du Québec elle-même, la Saint-Jean Baptiste, est une fête du solstice d’été célébrée avec des feux de joie, auprès desquels des hommes saouls et autrement intoxiqués s’aventurent à chaque année, risquant la mort, alternativement encouragés et retenus par la foule. Sans nécessairement y entrer, plusireurs jouent à s’y rapprocher et s’en éloigner répétitivement. La plus grosse foule se trouve à Québec, dépassant chaque année les 80 000 personnes sur les plaines d’Abraham, qui se lancèrent dans une émeute de saccages en 1996.
J’ai échoué à trouver de la documentation sur les pratiques cérémoniales des Algonquiens d’Abitibi, mais il serait surprenant, voyant l’étendue dans le temps et l’espace des pratiques de torchage d’effigies, et étant donné la richesse culturelle et la diversité des traditions algonquiennes que l’on ne trouve rien qui s’y rapporte. Ils avaient après tout la culture du Mais, et tout les peuples qui faisaient la culture du mais, des aztecs aux mayas en passant par les cherokee et peuples paiens du nord de l’europe, construisaient des poupées ou effigies à partir de la plante. Frazer voyait même Osiris comme une divinité de mais.

Qu’avait-on donc en Abitibi, dans les années 50, à la fin de la grande noirceur, dans la combustion d’un homme de paille? Des survivances druidiques, maconniques, chretiennes, amerindiennes, ou la reinvention contemporaine d’un rite des plus communs, applique cette fois-ci a la lutte electorale et au limogage du perdant? Je crois qu’on ne le saura vraiment jamais, à moins que d’autres témoignages ne surviennent. Mais il semble important d’appliquer ici le principe de Frazer: en observant la substitution d’un objet pour un autre, d’une fonction pour une autre, on voit un réseau de signification symbolique plus complexe. On note donc la substitution du contexte de torchage de l’homme de paille, qui passe d’un contexte agriculturel a un contexte electoral. La politicisation du rite.

Frazer en a même en quelque sorte parlé, sous le concept de bouc émissaire (scapegoat):

The scapegoat upon whom the sins of the people are periodically laid, may also be a human being. At Onitsha, on the Niger, two human beings used to be annually sacrificed to take away the sins of the land. (…) A man from a neighbouring town was hired to put them to death. (…) The intention was “to take away the iniquities of the land. (…) Among the Yoruba negroes of West Africa “the human victim chosen for sacrifice, and who may be either a freeborn or a slave, a person of noble or wealthy parentage, or one of humble birth, is, after he has been chosen and marked out for the purpose, called an Oluwo. He is always well fed and nourished and supplied with whatever he should desire during the period of his confinement. When the occasion arrives for him to be sacrificed and offered up, he is commonly led about and paraded through the streets of the town or city of the Sovereign who would sacrifice him for the well-being of his government and of every family and individual under it, in order that he might carry off the sin, guilt, misfortune and death of all without exception. Ashes and chalk would be employed to hide his identity by the one being freely thrown over his head, and his face painted with the latter, whilst individuals would often rush out of their houses to lay their hands upon him that they might thus transfer to him their sin, guilt, trouble, and death.” This parade over, he is taken to an inner sanctuary and beheaded. (…)

Et, pour un peu de variété, un rite rapporté par Frazer (sans mentionner sa source, comme toujours) supposément pratiqué à Lhasa au Tibet. Un homme nommé le Jalno prend le pouvoir du gouvernement de Lhasa pendant 23 jours une fois par année (au nouvel an). Il règne alors de manière despotique, arbitraire et égoiste, taxant les habitants de la cité. La sévérité de son pouvoir fait fuir de la ville tout les travailleurs et habitants réguliers. Avec la fuite des laiques se déroule l’arrivée du clergé qui prend leur place, provenant de tout les monastères Tibétains. Le traffic extrême embourbe la ville et le réseau de routes montagnardes qui y mènent. Les prêtres des différents temples en viennent aux coups. Puis le Jalno cède le pouvoir, mais le reprend un mois lunaire plus tard, pour une nouvelle période de 10 jours. À ce moment, les prêtres opèrent une cérémonie, et disent que le mal quittera le Tibet s’ils sacrifient un homme. Ils engraissent un mécréant ou un minable et le proclament Roi des Années. Celui-ci recoit des dons de tout les villageois, puis rouspète et conteste l’authorité du Jalno. Entre ces deux se déroule une partie de dés, que le Roi perd toujours, et il est exilé. La version officielle dirait que l’homme court même le risque de mourir soit de l’exil, qui va de plusieurs mois à un an, soit de la nourriture qu’on lui lance quand il se promène à Lhasa. Aucune manière d’en être sûr étant donné l’absence de source.

L’analogie que Frazer fait pour expliquer ce phénomène trans-culturel dans son ensemble, employant le langage symbolique chrétien bien sûr, est également hautement frappante:

The analogy of many customs in many lands points to the conclusion that, if this human divinity stoops to resign his ghostly power for a time into the hands of a substitute, it is, or rather was once, for no other reason than that the substitute might die in his stead. Thus through the mist of ages unillumined by the lamp of history, the tragic figure of the pope of Buddhism—God’s vicar on earth for Asia—looms dim and sad as the man-god who bore his people’s sorrows, the Good Shepherd who laid down his life for the sheep.

Des hommes aussi peuvent donc jouer le rôle de substitut, et même des hommes de grand pouvoir public de préférence (même si ceux-cis peuvent à leur tour se protéger d’un substitut). Les généralisations de Frazer sur les boucs émissaires (l’expression elle-même provenant des pratiques judéo-chrétiennes, ou un bouc se faisait charger d’emporter avec lui les troubles d’un pays en s’en allant ailleurs avec, comme un émissaire). D’abord, ils servent de véhicules pour expulser les maux d’une société, que ces maux soient visibles ou invisibles. Ensuite, lorsque c’est fait périodiquement mais régulièrement, la période est souvent annuelle et la date choisie au passage marqué d’une saison. Troisièmement, il y a avant, pendant ou après une période généralisée de relaxation ou d’abandon des activités habituelles. Quatrièmement, lorsque le véhicule pour expluser les maux de la société sont des animaux ou des hommes (divins), il y a une multiple interprétation pour dire que le sacrifice n’est pas un crime, mais le sacrifice du criminel lui-même, puisque tout les maux sociaux sont transférés à la victime sacrificielle pour que le rituel du bouc émissaire fonctionne. Finallement, pour Frazer, le sacrifice du bouc émissaire n’est pas seulement relié aux rites annuels de destruction d’effigies qui marquent les saisons: il en est directement dérivé.

L’homme de paille de gauche, ou l’homme de paille de droite?

“Vous pouvez voter pour le menteur à gauche, ou le menteur à droite.” Débusquer l’illusion du choix électoral avec cette simple phrase fonctionne que l’on pense ou renvoie à un présentoir avec différents condidats alignés comme autant de poupées, ou à l’alignement socio-économique et politique des différents partis (d’ailleurs dérivé de leur disposition dans les système d’assemblée en France). La conclusion absurde de cette impression que tout revient au même se retrouve dans les théories conspirationniste ou l’on parle de fasciste communistes, de complot américano-socialiste, de nazis rouges, de l’identité profonde du communisme et du capitalisme, ou que le groupe Bilderburg comprend des banquiers cherchant à instaurer un communisme mondial. L’idempotence des options, c’est l’expression du manque de pouvoir de l’électeur.

Ça c’est ma compréhension cynique du système électoral pour les masses. Aucun réel pouvoir. Un seul vote a peu de chance de peser dans la balance. Aucun parti ne veille réellement aux intérêts de tous: il se peut qu’il n’existe aucun parti qui veille à nos intérêts particuliers. Il en va de même avec notre idéologie: peut-être qu’aucun parti n’y correspond. Et puis on ne peut pas voter pour n’importe qui: un candidat doit se mobiliser une base de supporteurs et amasser des sous pour faire sa campagne. Même si notre candidat de choix se présente et est élu, encore là, qu’arrivera-t-il après? Dans le système représentatif parlementaire, un député ira-t-il avec sa conscience personnelle (introspection), les intérêts de ses électeurs (démographie), leurs opinions (consultation), ou la ligne de parti (conformisme)? Même les économistes sont d’accord: voter ne vaud pas la peine selon une analyse coût-bénéfice. Vaudrait mieux rester à la maison que voter!

Et pourtant à chaque élection, les militants s’échauffent, donnent de leur temps, lancent des slogans, annoncent leurs intentions de vote, consolident le support pour leur candidat ou leur parti, amassent des fonds pour financer la campagne, font du porte à porte, servent de prête-nom(6) ou exigent de leurs employés de le faire, etc. Certains actes partisans dépassent les règles de décorum. J’ai vu tout le long de la rue Bernard (Outremont) des pancartes du candidat conservateur détachées violemment de leurs poteaux, pliées en petits morceaux et fichues aux poubelles. Les médias quant à eux reportent les sondages des intentions de vote, passent les candidats en entrevue, nous rappellent leurs promesses et performances passées, organisent des débats, comparent des programmes, invitent des spécialistes analystes, etc. Et la population marche dans la rue, remarque les pancartes (oeuvres d’art temporaires, vouées à être détruites après l’élection), commente sur leur nombre, sur les slogans, sur les binettes des candidants, se demandent mutuellement leur opinion des partis et des candidats, leur compréhension des besoins de la société et de l’économie, leurs intentions de vote et surtout, s’ils ont l’impression qu’ils vont “gagner leurs élections”.

À chaque élection les rois deviennent des fous, exhibés au grand public, trimbalés dans tout les coins par leur entourrage, tout leurs défauds sont mis à jour par les médias et leurs adversaires, et ils se font la lutte pour le spectacle de tous. Pendant ce temps les fous deviennent rois pendant un jour: ils ont droit de les élire à nouveau ou de leur enlever leur pouvoir, mais seulement alors en choisissant un remplaçant. Ainsi, parfois le roi est sacrifié et remplacé, parfois non. Mais dans tout les cas, la société au complet est arrêtée (congé national), le gouvernement et l’organisation est démantelée (il n’y a momentanément pas de gouvernement en attendant le résultat), et tout est reconstruit à nouveau au lendemain. Tout rentre à sa place, et lentement toute la société rentre dans l’ordre. Et nous sommes convaincus que c’est parce qu’on a voté que tout se déroule bien et pour le mieux dans le meilleur des mondes (une démocratie libérale et capitaliste, bien sûr).

Et le tout n’est pas fait comme un exercice de pure rationalité, même si c’est le cas pour certains, mais pour d’autres il s’agit d’une période de l’année hautement émotionnelle et passionnelle dans laquelle l’être entier est investi du désir de faire changer les choses, de s’assurer que le système marche (ou échoue, selon!) comme il le désire. Si on veut faire le parallèle avec les sociétés agricoles de par le monde et leurs effigies de paille brûlées au printemps, qui servaient presque systématiquement à marquer le passage des saisons, l’arrivée du printemps, de mettre fin à la mort (l’hiver, l’effigie, matière végétale morte) et de ramener la vie (soleil, le feu, matière végétale vivante et nourissante), c’est probablement parce que la survie de la société dépendait grandement du cycle des saisons et des fruits de l’agriculture, et la possibilité d’exercer un pouvoir, même via un acte purement symbolique, sur le déroulement du tout apporte un sentiment de confiance et un appaisement de l’angoisse face à la réelle incertitude de l’avenir.

Dans une société sur-développée comme la notre, intégrée à un système de commerce international, avec la capacité d’emprunter aux banques ou à d’autres états si il y a un déficit d’échange extérieur, une année de vache maigre n’est plus la même menace angoissante qu’elle le fut autrefois. Nos appareils d’État sont immenses, d’obscures bureaucraties dont personne ne connaît tout les rouages, et qui tentent de tenir compte de bien plus de facteurs qu’on ne pourraît énumérer. Il semble que le principal déterminant n’est pas à savoir si le climat sera favorable, mais si les choix socio-économiques faits par l’utilisation du pouvoir politique de l’État donneront des orientations économiques et sociales favorables au peuple. Les nouvelles peurs, les nouvelles incertitudes, angoisses et frustrations de notre ère ne sont pas les systèmes saisonniers mais les systèmes financiers. Et le pouvoir du commun des mortels est à peu près aussi mince sur ceux-cis que le cycle des saisons et les désastres naturels étaient indomptables pour nos prédécesseurs. Le besoin de créer un rituel qui donne l’impression, par un geste symbolique, de former une communauté, et d’exercer collectivement un pouvoir pour reconstruire le monde et la société, pour remettre les choses à leur place et pour s’assurer d’années fastes à venir est tout aussi crucial pour notre tissu social qu’il l’a toujours été, ici ailleurs et partout.

À la place d’une conclusion

Je vous demande: qui vote réellement pour un candidat dans un système parlementaire représentatif à un tour? Presque tout le monde vote pour un parti. Ils durent plus longtemps que les candidats. La plupart des candidats ne vont jamais contre la ligne de parti: leur individualité leur servirait à quoi? Mais un parti ne peut se présenter sans candidat. Il a besoin d’une instantiation humaine, charnelle, car le parti lui-même est immatériel, insaisissable. Il a besoin d’un homme de paille pour l’incarner. Et si il y a débordement et que les sentiments deviennent violents lors des élections, du moins c’est sur ses effigies, ses pancartes électorales elle-même, qu’on déversera notre colère collective, et non sur l’homme de paille lui-même. Et par le vote, si le peuple est réellement mécontent, il déthrônera et sacrifiera rituellement le parti au pouvoir (l’entité intemporelle, immatérielle, insaisissable qui s’incarne dans des hommes de paille: la divinité politique) ainsi que son chef représentant, le roi (premier ministre), afin d’y substituer un autre “place-holder”, un autre prête-nom, un autre homme de paille, pour un autre parti.

Ainsi le passage de l’agricole au politique a été fait dans la pratique collective de nos rituels religieux. L’état intermédiaire a peut-être pû être observé en Abitibi dans les années 50 sous Duplessis, mais la paille ne figure plus dans nos oeuvres d’art temporaires. Tout est de plastique maintenant. Mais les hommes de paille, eux, sont encore là.

Peut-être me dira-t-on que je lis trop dans une anecdote racontée autour d’un repas un midi au travail. Mais c’est ainsi que fonctionne mon esprit, et c’est ici que je le documente pour qu’il gît.

 

 

“Heaven and Earth are heartless / treating creatures like straw dogs”.
DaoDeJing (Laozi) Chapitre 5

“Heaven and Earth are not partial. They do not kill living things out of cruelty or give them birth out of kindness. We do the same when we make straw dogs to use in sacrifices. We dress them up and put them on the altar, but not because we love them. And when the ceremony is over, we throw them into the street, but not because we hate them.”
Commentaire de Su Ch’e (12e Siècle)

Annotations

(0) En effet, mon experience de l’emploi du moinde, ainsi que celle de mon entourage immediat, depasse les deux definitions repertoriees par wikipedia.
(1) Je dis prete-nom au sens d’un substitut, mais en faisant l’allusion aux pretes-nom dont les pratiques font scandale dans certaines democraties modernes telle le Canada. Ces gens signent de leur nom les dons de d’autres pour cacher qui est le reel financier d’un parti politique. Ils lui pretent litteralement leur nom.
(3) Phenomenologiquement plus au sens de Hegel, pas celui de Husserl. Phenomenologiquement au sens de l’ordre ou la sequence d’apparition. Dans l’ordre de succession, par oppose a l’ordre d’importance.
(4) http://www.sacred-texts.com/pag/frazer/gb06401.htm
(5) J’emploie le mot païen avec beaucoup d’ironie depuis le début du texte, mais je ne l’ai pas manifestée dans l’écrit.
(6) Les prête-noms dont je parle ici sont bel et bien la pratique illégale de financement des partis par les grandes entreprises, qui forcent des employés à donner de l’argent à un parti en leur nom personnel, se faisant rembourser par l’employeur, qui aurait déjà atteint la limite de financement qu’il peut donner pour un candidat ou un parti. Cette pratique implique bien sûr l’attente d’un retour d’ascenseur par la suite: le parti sera plus que reconnaissant à l’entreprise dans l’allocation des lucratifs contrats d’État par la suite.

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One Response to La politique et ses hommes de paille

  1. Shlarl says:

    Selon René Girard , le sacrifice du bouc émissaire est un exutoire des tensions violentes inhérentes à toutes communautés. Le statut de la victime transgresse les frontières entre “nous” et “l’autre”. Le cas des hommes de pailles d’Abitibi sert peut-être à quelque chose d’analogue en voulant libérer les tensions violentes de la communauté politisée et polarisée, spécialement si le processus d’influences électorales se fait au travers des réseaux de parenté.

    L’homme de paille représente ici un des “leurs”, ou un des “nôtres”? Peut-être représente-t-il simplement l’être politique qui les a temporairement tous habités.

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